Une drôle d’histoire qui commence après l’appel d’une amie et de surcroît conteuse de talent.  

«Bonsoir Xavier, c’est Annick. Dis donc j’ai un copain qui vient de me solliciter pour participer à un concours de nouvelle. Tu voudrais pas te joindre à nous, ça pourrait être sympa de faire ça ensemble. La première phrase nous est imposée, écoutes ça;

"Assis à la terrasse d’un café du port, l’homme savourait sa bière fraîche à petites lampées. Soudain, sorti d’on ne sait où, un chat noir fit tomber le couvercle d’une poubelle. Alerté par le bruit métallique, le vieux marin tourna la tête ; son regard fut amarré par quelque chose d’insolite."

Sur le coup l'idée ne m'a pas vraiment fait vibrer mais c’est une fois raccroché que la machine a commencé à se mettre en route. Je me suis assis à la terrasse de ce café, j'ai attendu tranquillement ce qui allait ce passer et puis très vite malgré moi, je me suis laissé prendre en otage par cette histoire invraisemblable.

Découvrant par la même occasion que l’écriture pouvait être un beau voyage dans un monde parallèle.

 

C'est toi?

  Assis à la terrasse d’un café du port, l’homme savourait sa bière fraîche à petites lampées. Soudain, sorti d’on ne sait où, un chat noir fit tomber le couvercle d’une poubelle. Alerté par le bruit métallique, le vieux marin tourna la tête ; son regard fût amarré par quelque chose d’insolite. Il resta là, comme pétrifié. Seules ses pupilles se dilataient et se contractaient en alternance, s’évertuant à faire la meilleure mise au point  possible sur ce qui lui semblait être la chose la plus invraisemblable qu’il ait vue jusqu’à aujourd’hui. Doutant de la réalité de sa vision, l’homme huma de nouveau sa bière en prenant soin de ne pas y replonger ses lèvres charnues, suspectant que l’on y ait plongé une drogue hallucinogène. Il cligna fortement des yeux comme pour mieux effacer l’image qui venait de se réfléchir sur ses rétines. Il prit une grande inspiration et tout le courage dont il disposait à cet instant. Puis, se retournant de nouveau, il fit face à cet incroyable phénomène que sa raison tout entière s’efforçait  de réfuter.

 Il se tenait là, assis, l’air un peu absent, à moins de trois mètres de sa table, dans un coin de cette terrasse balayée par le vent qui avait enfin décidé depuis ce matin de s’installer au sud, inondant le quartier du port de ses odeurs marines, vous invitant ainsi au  plus beau des voyages.

Il devait avoir entre vingt et trente ans. Ses yeux bleus délavés laissaient transparaître l’assurance tranquille que la vie vous appartient, que rien de ce qui peut arriver n’échappe à votre contrôle. Et pourtant, la plus invraisemblable des situations prenait vie, comme surgie de nulle part.

— Tiens, Jean, ta monnaie.

Le vieux marin, en toute vraisemblance un habitué des lieux, venait de prendre conscience que le jeune homme qui se trouvait derrière lui ne pouvait être autre que lui-même quelques dizaines d’années plus tôt. 

L’idée même de cette étrange réalité ne parvenait pas à faire son chemin dans son esprit. Un incroyable embouteillage venait de se former dans sa tête. Les milliards de connexions de son cerveau ne suffisaient pas à faire circuler les flux de pensées contradictoires qui tentaient en vain de donner un sens à cette improbable situation.

Comme pour se rassurer et se rattacher à l’instant présent, Jean jeta un coup d’œil au cadran solaire situé sous le beffroi de la Ville Close. Son œil, pourtant réputé comme étant l’un des meilleurs pour repérer les oiseaux en mer, ne parvenait pas à distinguer l’ombre projetée que les rayons du soleil auraient dû générer en se heurtant à la tige métallique ancrée dans le mur de l’enceinte fortifiée. 

Le temps avait semble-t-il décidé de faire une pause. Ce qui ne manqua pas de décontenancer un peu plus ce marin qui, durant sa longue carrière, avait pourtant été confronté à une multitude de situations plus déstabilisantes les unes que les autres.  

Malgré l’assourdissant brouhaha qui régnait dans la boîte crânienne de Jean, une idée parvint à s’extirper du chaos :

Il faut à tout prix que je rentre en contact avec lui. Il faut que je… enfin, qu’il sache tout ce que je sais aujourd’hui. Ne pas refaire les mêmes erreurs, éviter les pièges de l’existence. Faire les bons choix, aller droit au but, sans les détours qui nous mènent dans les voies sans issue que j’ai trop fréquentées à mon goût. Je me surprends à rêver d’une deuxième chance, d’un chemin moins chaotique, ou du moins d’une conscience me permettant d’éviter les embûches du voyage.

Jamais, même dans mes rêves les plus fous, je n’avais osé imaginer pouvoir posséder un second billet, avoir la connaissance sans faire l’expérience. Un vrai luxe sur cette Terre où tout se paye au prix fort.


                                                             *

                                                          *      *


 Ma vie n’avait pas toujours été faite de ce que je considérais être le meilleur pour moi, ou plus exactement, je ne l’avais pas remplie de ce meilleur-là.

Très tôt, je m’étais imaginé que mes choix étaient limités ; tout d’abord à ceux de mes parents, puis à ceux de la société et de ses systèmes.

C’est ainsi que j’avais suivi mon père lorsqu’il m’avait demandé de l’accompagner pour cette marée, la première d’une longue série. Pour ne pas le décevoir, et pour l’honneur de la famille, je ne m’étais pas autorisé à me demander si c’était ce que je désirais vraiment pour moi. Mais du haut de mes quatorze ans, j’étais convaincu d’être confronté à une étape importante de ma vie. Cette impossibilité à dire non allait à elle seule influencer ma capacité à faire de vrais choix toute ma vie durant.

                                                            *

                                                         *      *


 Ce fut la sirène d’un chalutier dans le chenal, en partance pour une marée en mer d’Irlande, qui me sortit de mes pensées. Brutalement, je revins à la réalité : l’amertume de la bière, le bruit métallique, le chat noir. Puis, derrière moi, la vision de cet homme qui ne pouvait être autre que moi.

Je me retournai si vite que le craquement qui accompagna la rotation de mes vertèbres cervicales envahies par l’arthrose attira l’attention des clients de la terrasse voisine.

La chaise était vide. Il ne restait que son verre sur la table, avec quelques pièces de monnaie dans la soucoupe.

Je regardai du côté des halles, cherchant sa silhouette massive, mais aucun des passants présents n’avait son allure, fière et puissante. De l’autre bord de la grande place, personne ne lui ressemblait non plus. Mon regard se noya alors dans cette mer de pavés importés de Chine censés embellir ma ville, me laissant à mon désarroi. 

Un instant, je me mis à douter de ma raison. Je devrais peut-être arrêter la bière pendant quelque temps. Mais qu’est-ce qui m’avait pris pendant ces dix dernières minutes ? Je ne pus m’empêcher de rire de mes dérives. Il est vrai qu’en plus, depuis quelques semaines, mes nuits étaient plutôt courtes et j’avais sûrement dû accumuler pas mal de fatigue. 

Alors que je m’apprêtais à partir, je sentis contre mon mollet une langoureuse caresse. Celle d’un chat noir qui, comme pour marquer son territoire, signifiait son implication dans mon histoire.

D’un pas pressé, je quittai la terrasse du café comme pour échapper à ma réalité. Arrivé à la hauteur du beffroi, je fixai le cadran sur le mur, toujours vierge de toute ombre. Pourtant, même chinoise, j’aurais été preneur. 

J’avais bien conscience que je ne pouvais pas raconter ce qui était en train de m’arriver aux  quelques amis qui me restaient. Trop peur que l’on m’expédie manu militari dans les maisons spécialisées dans l’accueil des personnes qui perdent le nord.

Un comble pour un marin !

Il me vint alors une idée. Saugrenue, je vous l’accorde volontiers, mais ce fut la seule qui me semblât cohérente, pour peu que ma réalité du moment eût un semblant de cohésion.

Si cet homme que j’avais vu à cette terrasse de café était bien réel, s’il était bien moi quelques dizaines d’années plus tôt, s’il y avait une logique derrière tout cela, alors je savais où le trouver à cette heure-ci.

Il était bientôt cinq heures de l’après-midi. 

Après avoir passé la Cale aux Voleurs, je longeai le quai Carnot où avait accosté la Belle Angèle. Ce magnifique lougre aux lignes racées ne laissait pas l’homme que je suis insensible à ses courbes.

Un peu plus loin, les bolincheurs étaient tous prêts à prendre la mer. Certains moteurs ronronnaient déjà en fond de cale et les hommes s’activaient sur le pont, tous parés à passer une nuit à traquer les poissons bleus. 

Là, sur le Vag a Lamm, je distinguai sa silhouette. C’était bien lui… enfin moi… je ne sais plus très bien. Il écrasa ce qui restait de sa cigarette entre son pouce et son index, comme je l’avais toujours fait, histoire de montrer aux autres que j’étais prêt à relever tous les défis.

Immobile, je restai sur le quai pour le regarder. C’était comme si je m’étais dédoublé l’espace d’un instant, comme sorti de mon corps pour mieux observer l’homme que j’étais, avec cette sensation étrange d’appartenir à une autre dimension. D’ailleurs, c’était comme s’il ne me voyait pas. Nos regards se croisèrent à plusieurs reprises sans qu’aucun signe ne trahisse une ébauche d’émotion sur son visage. 

D’ailleurs, à bien y réfléchir, je  ne pouvais rien lui évoquer. Tout au plus un vieux marin en mal d’embarquement.

Je ne sais pas combien de temps dura la scène, mais lorsque je vis le bateau s’éloigner du quai, j’eus soudain une certitude. Ce que je n’arrivais pas encore à comprendre était en somme une chance unique de remettre les compteurs à zéro. De reconsidérer mes choix  en fonction de qui je voulais être vraiment.

La nuit promettait d’être longue et je comptais sur elle pour m’aider à trouver le moyen de parler à cet homme.


                                                               *

                                                            *      *


 Je n’avais pas dormi. La tempête qui régnait dans ma tête le jour précédent montrait des signes de faiblesse. Les événements de la veille avaient même pris du sens, et j’acceptais maintenant pleinement de m’aventurer sur le chemin qui se dessinait devant moi.

L’air était vif et l’aube se faisait attendre, et déjà les premiers bateaux débarquaient la pêche de la nuit. J’aimais particulièrement ce moment où les marins mettent pied à terre et débarquent le fruit de leurs efforts nocturnes. Un mélange de fierté et d’humilité face à ce que la mer vous a autorisé à prélever. 

Mon attention fut captée par un ronronnement lointain. Je sus que c’était lui, j’aurais pu reconnaître ce bruit de Diesel parmi mille autres. D’ailleurs, il était temps de régler les culbuteurs dont le cliquetis avait perdu en harmonie. La mécanique m’avait toujours passionné. J’avais fait mes classes avec la voiture en bois que m’avait offerte Papa au début d’un printemps lointain. C’était mon cadeau de Noël, que lui avait passé en mer comme la plupart du temps. Je devais avoir cinq ans.

Derrière les pontons de l’arrière-port, j’aperçus ses feux. Il vira sur bâbord et se dirigea droit sur le quai de débarquement. En moins de cinq minutes, le bateau était amarré et les caisses de  sardines s’entassaient sur le quai. Puis je l’aperçus sur le pont : il s’activait à la tâche, sûrement pressé d’en finir avec cette nuit de labeur. 

Au moment de débarquer, il s’adressa à son patron :

— Fanch, n’oublie pas de faire régler les culbuteurs si tu veux éviter les problèmes. À ce soir.

Il venait vers moi, je n’avais pas mis de stratégie en place. On m’avait envoyé cette rencontre de je ne sais où, alors je faisais confiance à cette même providence pour qu’elle me donne les mots justes.

— Bonjour. Belle prise pour cette saison.

— Oui, pas mal. Faudra compter sur des cours à la hausse pour bien gagner notre croûte là-dessus. 

— Bien vu pour les culbuteurs, à ce rythme-là ils fatigueront vite.

— Pourquoi, vous les avez entendus ?

— J’ai hérité de l’oreille de mon père, je connais la partition par cœur depuis le temps.

Un long silence se posa sur le quai.

Pour la première fois, je sentis dans son regard un sentiment d’inquiétude, une question en suspens.

Dès cet instant, je sus que la connexion était faite. Comme deux filaments fragiles, perdus dans l’espace infini, qui se retrouvent nez à nez après bien des vies d’errance. Dans un autre espace, une autre dimension certes, mais rien ne pouvait désormais empêcher que nos vies se relient. Que ma vie se délie.

Je le regardai s’éloigner, et avec lui mes regrets…

 

 Il était cinq heures, la nuit n’allait pas tarder à fondre sur l’horizon. Je décidai d’aller parler à Emma, la femme de ma vie, en espérant au plus profond de moi qu’elle croirait à toute cette histoire.

Je remontai l’avenue de la Gare d’un pas pressé. Depuis longtemps, je n’avais pas été aussi enthousiaste à l’idée de la retrouver. Je poussai la lourde grille et avançai machinalement dans l’allée fleurie. Mes pieds connaissaient le chemin par cœur, le crissement des graviers sous mes semelles était devenu au fil des années une mélodie apaisante.

Quatrième rangée, cinquième emplacement. 

Depuis qu’Emma était morte, une trentaine d’années auparavant,  je n’avais raté aucun de nos rendez-vous quotidiens.

Je n’étais jamais reparti en pêche depuis sa disparition, comme pour rattraper le temps perdu, même si tout était déjà perdu.

Il m’en avait fallu du temps pour que la culpabilité qui m’avait tant rongé se dissipe un peu, comme le ferait une brume d’été, laissant entrevoir quelques fragments de ciel bleu.


                                                             *

                                                         *      *


 Les faits remontaient à une trentaine d’années. En cette fin du mois de novembre, la météo ne prévoyait rien de bon près de l’Écosse. Les dépressions s’y enchaînaient, comme aimantées par cette mer grise et froide comme l’acier. L’Étoile Polaire, chalutier  d’une bonne vingtaine de mètres sur lequel  je me trouvais à l’époque, terminait l’une de ses plus dures marées. Nous avions été tellement secoués que les antennes arrachées nous avaient laissés sans voix, et pour ne pas être confrontés au plus fort de la tempête, nous nous étions déroutés de quelques degrés au nord de notre zone de pêche habituelle. Retardant ainsi, bien malgré nous, notre retour de quelques jours.

Nos femmes nous attendaient d’un jour à  l’autre. Emma plus que toute autre passait le plus clair de son temps à côté de la petite chapelle de la Croix. Elle guettait l’horizon, ne voulant rater le débarquement sous aucun prétexte. Au fil des dernières semaines, son ventre s’était légèrement arrondi, offrant ainsi à notre enfant son premier abri. Au départ de cette marée, elle avait préféré ne rien me dire. Comme pour conjurer le mauvais sort, gardant le secret intact, pour mieux me le livrer sur le quai comme cadeau  de retour. Le genre de cadeau à forte valeur ajoutée dont on aime remplir nos tiroirs à souvenirs.

Et puis, venue d’on ne sait où, à la manière d’une pluie d’orage soudaine et violente, la rumeur inonda la ville : l’Étoile Polaire était en perdition, on n’avait pas de nouvelles. Le chalutier et ses hommes avaient dû faire les frais de cette mer déchaînée.      

 Pour les femmes des marins commença alors la plus douloureuse des attentes.

Au fil des heures, Emma s’était efforcée de maîtriser sa peur grandissante, s’évertuant à repousser les idées les plus morbides qui ne cessaient de germer dans son esprit. Puis, au matin du quatrième jour de retard, assise sur un banc de la chapelle, les doigts serrés sur son chapelet, elle avait égrené les perles et les espoirs qui lui restaient. C’est là que son corps fut pris de tremblements et parcouru d’un interminable frisson. La fièvre ne cessa de monter et se fit l’alliée funeste du désespoir qui l’avait conquise. 

 Nous étions arrivés au port deux jours plus tard. Personne ne nous attendait plus. Le quai était désert, pas même un oiseau pour nous accueillir.

C’était en mettant pied à terre que j’avais entendu les cloches…

Mon cadeau de retour, le genre de cadeau qui s’invite dans vos tiroirs sans que vous ne puissiez jamais plus vous en défaire.

 Emma était partie d’une infection foudroyante. Ce n’est que quelques jours plus tard que l’on s’autorisa à me dire qu’elle n’était pas partie seule…


                                                             *

                                                         *      *


 Dans le cimetière, les premières lueurs du jour se frayaient un chemin entre les stèles alignées comme des soldats au garde-à-vous. Comme à l’accoutumée, je m’adressai à Emma :

— Tu dois trouver que je suis matinal. En fait, la journée d’hier a été un peu spéciale, et la nuit pas franchement mieux. Tellement spéciale que tu vas sûrement penser que j’ai abusé de la bière au Café des  Sables. 

— Je sens que si tu me racontes, je vais me retourner dans ma tombe.

— Pardon ?

— Tu as parfaitement compris, je  m’attends au pire.

— C’est toi ?! 

— Et qui veux-tu que ce soit, grand nigaud ?

Oh, là il faut que je m’assoie, ça commence à faire beaucoup pour le même homme. Voilà que j’entends des voix maintenant !

— Non, tu ne rêves pas, c’est bien moi. Depuis toutes ces années que j’essaye de te parler en vain, j’ai bien cru que je n’y arriverais jamais.

— Attends, attends ! Tu veux dire que cette voix que j’entends, là, quelque part dans ma tête, c’est toi qui me parles ?

— Eh oui, c’est moi. Et arrête de te poser la question du « comment est-ce possible ? », ce serait trop long à t’expliquer. Il faut croire que ces dernières vingt-quatre heures ont permis d’ouvrir une brèche.

— Pourquoi, tu es au courant de ce qui s’est passé ?

— Oh oui, Jean, je suis au courant, ça fait maintenant trente ans que j’essaie de t’envoyer ce cadeau. Tu sais, ce genre de cadeau dont on aime tant remplir nos tiroirs...

— Le petit, c’est toi qui me l’as envoyé, c’est ça ? Alors, là… je t’avoue que je suis totalement dépassé par les événements. Mais pourquoi tout ça ? Pourquoi maintenant, Emma ?

— Parce qu’il t’aura fallu tout ce temps pour comprendre les conséquences de tes choix. Maintenant, tu es prêt à en payer le tribut. Il faut que tu saches que tes regrets ne m’ont été d’aucune aide là où je suis. Ce n’est que depuis que tu as commencé à lâcher prise avec ta culpabilité que je trouve enfin un vrai espace de liberté.

« Je voulais que tu saches que la vie est partout, même dans les moments que tu imagines être les pires de ton existence. Mon départ anticipé, dirons-nous, a été nourri en grande partie de la peur qui nous envahissait tous les deux lorsque tu étais en mer, cette peur du non-retour. 

C’est comme si à force de la maintenir en vie dans nos esprits, on lui avait donné l’occasion de prendre forme dans notre réalité.

Ma gorge était tellement serrée que seul un filet d’air parvenait à mes poumons. Aucun son ne pouvait sortir de ma bouche. J’étais comme pétrifié. Un vrai bloc de granit qui dépareillait un peu dans le décor. 

 En quelques secondes, toute ma vie venait de basculer sur le chemin de la compréhension.  Cette mise au point, aussi brutale fut-elle, était remplie d’une lumineuse évidence. À cet instant précis, cette lumière commençait à  s’écouler doucement au plus profond de mon être.

Moi qui m’étais imaginé tout lui apprendre de sa vie future… En fait, je réalisai que c’était  lui qui était venu m’enseigner. 

— Pendant toutes ces années, nous n’avons jamais cessé de t’aimer, Jean. La véritable lumière, c’est cet amour-là. Rentre chez toi maintenant, repose-toi et laisse ton cœur s’ouvrir à la vie.

Toujours incapable de dire un mot, je pris la direction de la maison, tel un funambule en équilibre sur le fil de sa vie. Je m’écroulai sur le lit sans même prendre la peine de me déshabiller, m’abandonnant à la bienveillance d’Emma.        

                                                            *

                                                        *      *                                                                    

 Je ne sais pas combien de temps s’était écoulé depuis ma visite au cimetière. Mais lorsque j’ouvris les yeux, j’eus le sentiment profond d’appartenir à un autre monde. Celui où règne la paix… celle de l’esprit. 

Je décidai de sortir, d’aller respirer l’air du port. 

Le soleil était déjà haut dans le ciel quand je franchis le seuil. Rien n’avait changé. Les gens marchaient d’un pas pressé, les voitures occupaient l’espace avec autorité, et personne n’avait l’air d’être vraiment présent, là, ici et maintenant.

 Il n’y avait personne à la terrasse du Café des Sables. Je ne pus m’empêcher de m’y installer sans penser aux événements de la veille. 

— Bonjour, Jean. T’en as une drôle de tête aujourd’hui. Qu’est-ce que je te sers ?

— Je veux bien une bière, s’il te plaît.

Je me laissai peu à peu bercer par les vibrations de la cité, mon esprit encore bouleversé par cette improbable apparition. 

 Le soleil réchauffait mon corps et comme un écho bienfaisant, projetait son ombre sur la tour du beffroi.

Pour ne rien perdre de son aura, je regardai l’astre en face. Soudain, sa silhouette apparut dans le contre-jour de feu. Il s’approcha encore un peu. Alors que mon cœur battait à tout rompre pour mieux exorciser mon émotion, je pus le distinguer. Ses yeux clairs avaient changé. Pour la première fois, j’y vis cette lumière dont Emma m’avait parlée la veille. Elle s’écoulait comme le ferait le flux d’une marée perpétuelle.

 Une fois tout près de moi, je l’entendis alors m’appeler :

— Papa…

 

ZAV



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